12 décembre 2008

Pourquoi raconter des livres aux tout-petits

Texte de  Liliane REBILLARD


"Dans notre civilisation, les enfants sont dès leur naissance entourés de la langue écrite sous toutes ses formes... pas seulement d'écrits utilitaires indiquant le contenu des bouteilles et des boîtes, mais aussi de livres et de journaux. Ce qui différencie les enfants c'est plutôt l'usage des textes écrits que font les adultes autour d'eux. Chez les uns la lecture des livres et des journaux est une activité importante à laquelle le bébé est confronté dès qu'il regarde autour de lui... dans d'autres familles, il n'y a ni livres, ni journaux, ni le temps de la lecture. Et les parents qui ne lisent pas sont souvent ceux qui n'ont pas le temps (ou ne peuvent pas) dialoguer avec leurs enfants. Chez eux le langage reste très proche du quotidien et l'écrit vide de sens, donc porteur d'angoisse. Ce sont souvent des parents qui ont fait une mauvaise expérience avec les livres dans leur enfance... cette mauvaise expérience va peser sur les premières années de la vie de l'enfant mais aussi quand il arrivera à l'âge de la scolarité : les parents désireront que leur enfant lise en ne considérant cet exercice que sous l'angle de la nécessité et de l'effort. Or, on sait bien maintenant qu'apprendre à lire et à écrire implique un temps préalable de jeu avec les histoires et les livres.

Mais il ne s'agit pas seulement en racontant des histoires aux petits, de prévenir des difficultés spécifiques avec l'écrit, mais plus largement de mieux étayer le développement de l'enfant.

Dès les premières années de l'enfant, l'importance des activités ludiques partagées avec les personnes qui l'entourent est bien connue... contrairement aux idées reçues l'écrit et le livre y ont très tôt leur place.

Des enfants de moins de dix mois sont captivés par des albums qu'ils manipulent et réagissent à leur façon quand on leur raconte de courtes histoires.


Mais l'importance et l'intérêt de l'écrit est primordial au moment où se constitue le langage oral entre dix et trente mois. C'est une période d'intense conquête intellectuelle pour l'enfant... à partir des premiers mots « Non » « Moi » « Papa » « Maman » qui sont véritablement signifiants pour l'enfant, s'élabore le langage et se forme la pensée.

C'est pourquoi la langue du récit, de l'histoire racontée joue un rôle primordial.

En effet, deux types de langage :

- le langage factuel, celui du quotidien... qui est un commentaire continu, sans début ni fin, que chacun utilise pour accompagner les gestes de la vie... c'est un langage répétitif avec souvent des phrases incomplètes qui n'ont un sens que dans une situation concrète.

- le langage du récit n'accompagne pas les événements, mais il les relate à distance, avec le pouvoir de bouleverser leur déroulement. Le début fait attendre la fin et entre les deux, se déroulent les séquences du récit (images ou textes)... que l'on peut re-dire re-raconter (les enfants aiment particulièrement écouter plusieurs fois les mêmes histoires et sont très exigeants quant à la répétition des termes).

La langue du récit fait entrer dans un monde magique et va permettre à l'enfant la constitution d'un espace psychique intérieur pour l'imaginaire. La constitution de cet espace est fondamental pour le développement de l'enfant : là s'exerce sa capacité à jouer en lui-même avec les situations et les personnes qui l'entourent, et sa capacité à jouer seul dans sa pensée. Il peut ainsi acquérir une liberté suffisante pour mieux se dégager de ses conflits intérieurs.

Très tôt, l'enfant peut jouer avec cette forme de la langue qui l'enchante... Il joue avec les refrains, les comptines, les historiettes... le rythme, la mélodie.

L'enfant entre six mois et un an prend conscience que l'image est la représentation d'un objet... Il caressera l'image du chat. Puis, très vite, l'enfant remarque que le regard de la conteuse se pose sur les caractères écrits et il fait la relation entre les signes et l'histoire racontée. Tous les bébés ont cette curiosité pour la langue écrite, la langue du récit ; quel que soit leur milieu, leur capacité à s'intéresser à tout ce que véhiculent les textes écrits est étonnante : c'est une activité mystérieuse qu'ils cherchent rapidement à comprendre.


Un peu plus tard, l'enfant fera ses propres hypothèses sur le titre, sur les noms longs ou courts. Quand l'enfant a dix-huit mois et qu'il commence à parler, l'adulte a tendance à réduire son langage aux mots que l'enfant connaît... « réduire le langage peut provoquer des retards de langage ».

C'est pourquoi les temps de lecture avec les tout-petits sont essentiels, mais l'enfant doit pouvoir choisir d'écouter ou non... le livre doit être là et l'adulte raconter sans obligation d'écoute ou de silence... l'attention du jeune enfant est dans le même temps intense et fugace : s'il découvre la continuité du fil du récit et en tire de grandes joies, il est rare qu'il s'installe et manifeste son écoute par un silence attentif... mais l'on peut continuer à raconter pendant que les enfants manipulent d'autres albums, les portent à la bouche, les feuillettent, les retournent tout en étant aux aguets de l'histoire racontée.

Dans notre civilisation le véhicule concret de la langue du récit, ce sont les livres.

Pourtant le récit peut être aussi oral, c'est la langue par excellence des comptines et berceuses, des randonnées, des contes traditionnels et il est très important d'en conter... Ou d'en lire.


Posté par GARCIAPATRICK à 09:48 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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